14
Son père arriva en Cadillac blanche à 7 h 5, et Colin l’attendait sur le trottoir devant la maison.
L’homme lui donna une tape sur l’épaule. « Comment vas-tu, fiston ? »
— Ça va.
— Prêt à en attraper des gros ?
— Je suppose.
— Ça va mordre aujourd’hui.
— Ah bon ?
— Ça, on peut le dire.
— Chez qui ?
— Chez ceux qui savent.
— Les poissons ?
Son père le dévisagea. « Comment ? »
— Qui sont ceux qui savent ?
— Charlie et Irv.
— C’est qui ?
— Les gars à qui le charter appartient.
— Oh !
Colin avait parfois du mal à croire que Frank Jacobs était réellement son père. Ils ne se ressemblaient absolument pas. Frank était grand, élancé, robuste, un mètre quatre-vingt-cinq pour quatre-vingt-dix kilos, avec de grands bras et de larges mains calleuses. Excellent pêcheur, chasseur aux nombreux trophées, et archer extrêmement habile, c’était aussi un joueur de poker, un fêtard, un grand buveur mais pas un alcoolique, un extraverti, un macho. Colin admirait certains des traits de caractère de son père ; néanmoins, il tolérait à peine bon nombre de ses défauts, et quelques-uns éveillaient en lui la colère, la peur, voire la haine. D’abord, Frank refusait systématiquement d’admettre ses erreurs, même quand il en avait la preuve sous le nez. Lorsqu’il se rendait compte, à ces rares occasions, qu’il ne pouvait pas faire autrement que de les reconnaître, il se mettait à bouder comme un enfant gâté, comme s’il était totalement injuste de le tenir pour responsable des résultats de ses propres erreurs. Il ne lisait jamais d’autres livres ou magazines que ceux destinés aux sportifs, et pourtant il avait une opinion inébranlable sur tout, depuis le conflit israélo-arabe jusqu’à l’American Ballet ; et il s’entêtait à défendre haut et fort ses vues mal informées sans jamais réaliser qu’il se ridiculisait. Le pire étant qu’il s’énervait à la moindre provocation et ne retrouvait son calme qu’au prix d’un effort immense. Lorsqu’il était très en colère, il se comportait comme un fou furieux : il vociférait des accusations paranoïaques, il criait, cognait, cassait des objets. Plus d’une fois, il s’était bagarré à coups de poing. Et il battait sa femme.
De plus, il conduisait trop vite et imprudemment. Durant les quarante minutes de trajet vers le sud en direction de Ventura, Colin resta assis droit et raide, poings serrés le long du corps, redoutant de regarder la route, et redoutant en même temps de ne pas la regarder. Il fut tout étonné d’arriver sain et sauf à la marina.
Le bateau s’appelait le Erica Lynn. Il était grand, blanc et bien entretenu, mais il y régnait une odeur désagréable que seul Colin sembla remarquer – mélange de relents d’essence et de puanteur de poisson mort.
Le groupe du charter se composait de Colin, son père, et neuf de ses amis. Tous grands, bronzés et vigoureux, comme Frank, et se prénommant Jack, Rex, Pete et Mike, etc.
Dès que le Erica Lynn largua les amarres et manœuvra pour sortir du port et se diriger vers le large, un petit déjeuner fut servi sur le pont arrière de la cabine du pilote, constitué de plusieurs bouteilles thermos remplies de Bloody Mary, de deux sortes de poisson fumé, de rondelles d’oignons nouveaux, de tranches de melon et de petits pains.
Sitôt que le bateau eut quitté le quai, Colin fut pris comme à l’accoutumée d’un léger mal de mer, et il ne mangea rien. Il savait par expérience qu’il irait mieux d’ici une heure, mais tant qu’il n’avait pas retrouvé le pied marin, il s’abstenait de prendre le moindre risque avec la nourriture. Il regrettait même d’avoir absorbé les deux biscuits et le jus d’orange, bien que cela remontât à une heure auparavant.
À midi, les hommes mangèrent des saucisses et vidèrent d’un trait une cannette de bière. Colin grignota un petit pain avec un Pepsi, et essaya de ne pas rester dans leurs jambes.
C’est alors que tous comprirent que Charlie et Irv s’étaient trompés. Le poisson ne mordait pas.
Ils avaient commencé la journée en quête de prises en eaux peu profondes, à seulement deux milles du littoral, mais les bancs de poissons paraissaient désertés, comme si chaque résident aquatique des environs s’en était allé en vacances. À dix heures et demie, ils avaient mis le cap sur des eaux plus profondes, et du plus gros gibier. Mais le poisson ne voulait rien savoir.
L’association de toute l’énergie déployée, de l’ennui, de la frustration et d’un excès d’alcool créa une ambiance explosive. Colin pressentit l’arrivée des ennuis bien avant que les hommes ne décident de se livrer à leurs jeux dangereux, violents et sanglants.
Après déjeuner, ils commencèrent à pêcher à la cuillère sur une trajectoire en zigzag – nord-ouest, sud, nord-ouest, sud – partant à dix milles du littoral et s’en éloignant progressivement. Ils maudirent l’absence de poisson et la présence de la chaleur. Ils ôtèrent chemises et pantalons pour enfiler les maillots de bain qu’ils avaient apportés ; le soleil brunissait leur peau déjà bronzée. Ils racontèrent des histoires salaces et parlèrent des femmes comme s’ils comparaient les mérites respectifs des voitures de sport. Petit à petit, ils se mirent à passer davantage de temps à boire qu’à surveiller leurs lignes, remplaçant les petits verres de whisky par de fraîches cannettes de Coors[1].
L’océan bleu cobalt était exceptionnellement calme. La houle semblait avoir été domptée par de l’huile, et oscillait doucement, presque paresseusement, sous le Erica Lynn.
Le moteur du bateau faisait un bruit monotone – tchou-tchou-tchou-tchou – qu’ils finissaient par sentir autant qu’entendre.
Le ciel d’été sans nuage était aussi bleu que la flamme du gaz.
Whisky et bière. Whisky et bière.
Colin souriait beaucoup, répondait quand on lui parlait, mais se contentait la plupart du temps d’essayer d’être invisible.
À cinq heures, les requins firent leur apparition, et à partir de là, la journée devint sinistre.
Dix minutes auparavant, Irv avait recommencé à attirer le poisson, déversant des seaux entiers d’appâts hachés et nauséabonds dans leur sillage, dans l’espoir d’en attraper des gros. Il avait déjà fait cela une douzaine de fois, sans aucun résultat ; mais même sous les regards perçants de ses clients désillusionnés, il persistait à croire en l’efficacité de ses méthodes.
De son poste sur le pont, Charlie fut le premier à localiser ce qui se passait. Il fit un appel dans le haut-parleur : « Requins à l’arrière, messieurs. Approximativement à cent cinquante mètres. »
Les hommes se pressèrent contre le parapet. Colin se glissa entre Mike et son père.
— À cent mètres, annonça Charlie.
Colin regarda de biais, se concentrant de toutes ses forces sur l’étendue liquide, mais ne put apercevoir les requins. Le soleil miroitait sur l’eau. Des millions et des millions de petites choses vivantes se tortillaient à la surface, mais ce n’était pour la plupart que des éclats de lumière dansant par endroits sur les vagues.
— Quatre-vingts mètres !
Un cri s’éleva, comme plusieurs hommes avaient repéré les requins au même moment.
Un instant plus tard, Colin aperçut un aileron. Puis un autre. Encore deux. Une douzaine au moins.
Soudain, une ligne tira au bout d’un des moulinets.
— Ça mord ! s’exclama Pete.
Rex bondit de son transat derrière la canne qui ployait et s’agitait par saccades. Comme Irv le faisait rasseoir, Rex glissa l’accessoire de pêche au gros hors de l’armature d’acier qui le maintenait.
— Merde, un requin, c’est jamais que du poisson, dit Jack avec dédain.
— Tu vas pas ramener un requin en trophée, même s’il est énorme, dit Pete.
— Je sais, répliqua Rex. Et je suis pas prêt non plus à bouffer ce putain de truc. Mais ce qui est sûr, c’est que je vais pas laisser échapper ce salaud !
Quelque chose mordit à l’hameçon de la deuxième ligne et l’emporta. Mike bondit de son siège.
Au début, ce fut l’un des moments les plus excitants que Colin ait vécus. Bien que ce ne fût pas la première fois qu’il montait sur un charter, il regardait avec un respect mêlé de crainte les hommes se débattre avec leurs prises. Ils criaient et juraient, encouragés par les autres. Les muscles de leurs gros bras étaient protubérants, les veines de leur cou et de leurs tempes faisaient saillie. Ils gémissaient, battaient l’eau et tenaient bon, tirant et dévidant, encore et encore. Ils ruisselaient de transpiration, et Irv leur tapotait le visage avec un chiffon blanc pour empêcher la sueur de leur tomber dans les yeux.
— Garde ta ligne tendue !
— Empêche-le de jeter l’hameçon !
— Donne-lui plus de fil.
— Épuise-le.
— Il l’est déjà.
— Fais gaffe qu’ils n’emmêlent pas les lignes.
— C’est déjà fait depuis un quart d’heure.
— Seigneur, Mike, une petite vieille aurait déjà réussi à l’attraper.
— Ma propre mère l’aurait attrapé.
— Ta mère est bâtie comme Arnold Schwarzenegger !
— Il est en train de briser l’onde !
— Tu l’as maintenant, Rex !
— Il est énorme ! Au moins un mètre quatre-vingts !
— Et l’autre. Là !
— Ne le lâche pas !
— Qu’est-ce qu’on va foutre avec deux requins ?
— Va falloir les relâcher.
— On les tuera d’abord, dit le père de Colin. On ne laisse jamais un requin repartir vivant. Pas vrai, Irv ?
— T’as raison, Frank.
— Irv, tu ferais mieux de prendre le revolver, dit le père de Colin.
Irv acquiesça et s’éloigna précipitamment.
— Quel revolver ? demanda Colin avec inquiétude. Les armes à feu le mettaient mal à l’aise.
— Ils gardent à bord un calibre 38 au cas où il faudrait tuer des requins, expliqua son père.
Irv revint avec le revolver. « Il est chargé. »
Frank le prit et se tint près du parapet.
Colin eut envie de se boucher les oreilles, mais il n’osa pas. Les hommes se moqueraient de lui, et son père serait fâché.
— Pour l’instant, je ne vois aucun animal, dit Frank.
La sueur perlait sur les corps musclés des pêcheurs.
Chacune des cannes semblait ployée bien au-delà de son point de rupture, comme si elle ne tenait qu’à rien de plus qu’à la volonté indomptable de celui qui la tenait.
Tout à coup, Frank s’écria : « T’as presque le tien, Rex ! Je le vois. »
— C’est un affreux fils de pute, dit Pete.
— Il ressemble à Pete ! dit quelqu’un d’autre.
— Il est juste à la surface, dit Frank. Il n’a plus assez de fil pour replonger. Il a l’air à bout de forces.
— Il n’est pas le seul, répondit Rex. Bon Dieu, tu vas te décider à lui tirer dessus ?
— Amène-le un peu plus près.
— Merde, qu’est-ce que tu veux ? Que je le mette debout contre un mur avec un bandeau sur les yeux ?
Tout le monde se mit à rire.
Colin n’aperçut la créature lisse et grise en forme de torpille qu’à cinq ou dix mètres de l’arrière. Elle nageait juste sous les vagues, aileron sombre dépassant dans les airs. Il resta immobile quelques instants ; puis il se mit à culbuter et à se tortiller furieusement, essayant de se libérer de l’hameçon.
— Seigneur ! s’exclama Rex. Il va me démettre les épaules.
Le poisson se débattit violemment, fut entraîné malgré lui, et roula de côté et d’autre, se contorsionnant sur l’hameçon, cherchant à déchiqueter sa propre mâchoire dans l’espoir de parvenir à se dégager, mais ne réussissant qu’à enfoncer davantage le dardillon de l’hameçon. La tête plate et malfaisante émergea de la houle, et Colin planta un instant son regard dans un œil brillant et étrange qui luisait d’un éclat interne et féroce, semblant irradier la fureur pure.
Frank Jacobs fit feu de son 38.
Colin vit le trou s’ouvrir de quelques centimètres derrière la tête du requin. Du sang et de la chair giclèrent dans l’eau.
Tous poussèrent des acclamations.
Frank tira à nouveau. La seconde balle pénétra cinq centimètres sous la première.
Le requin, logiquement mort, sembla retrouver un regain de vie sous l’impact des balles.
— Regarde-moi la vigueur de ce salopard !
— Il aime pas ce plomb-là.
— Tire encore, Frank.
— Choppe-le en pleine tête.
— Tire-lui dans la tête.
— Un requin, faut l’avoir dans la tête.
— Entre les deux yeux, Frank !
— Tue-le, Frank.
— Tue-le !
L’écume qui clapotait autour du poisson avait été blanche. Elle avait maintenant viré au rose.
Le père de Colin appuya à deux reprises sur la détente. Le gros revolver eut un mouvement de recul entre ses mains. Le premier coup manqua sa cible, mais l’autre atteignit sa proie au beau milieu de la tête.
Le requin bondit convulsivement, comme s’il tentait de se hisser à bord du bateau, et tous les passagers du Erica Lynn poussèrent des cris de surprise ; puis il retomba dans l’eau et resta totalement immobile.
Un instant plus tard, Mike ramena sa prise à la surface à portée de la main, et Frank fit feu. Cette fois-ci, il visa parfaitement, et acheva le requin du premier coup.
L’écume était cramoisie.
Irv se précipita, un couteau de pêche à la main, et coupa les deux lignes.
Rex et Mike s’effondrèrent dans leurs fauteuils, soulagés, souffrant probablement des pieds à la tête.
Colin regarda le squale mort dériver ventre en l’air sur les vagues.
Sans crier gare, la mer se mit à bouillir comme si une immense flamme avait été allumée sous elle. Des ailerons apparaissaient un peu partout, convergeant sur une étroite zone juste à l’arrière du Erica Lynn : une douzaine… deux douzaines… cinquante requins ou plus. Ils tailladaient rageusement leurs camarades morts, éventrant et déchiquetant leur chair tout comme leur propre chair à eux, s’écrasant les uns les autres, se disputant chaque petit morceau, émergeant, plongeant et se battant dans la frénésie sauvage et désordonnée de se nourrir.
Frank vida son chargeur dans le remous. Il dut atteindre au moins un des monstres, car l’agitation s’aggrava considérablement.
Colin aurait voulu détourner les yeux du carnage. Mais il ne pouvait pas. Quelque chose l’en empêchait.
— Ce sont des cannibales, dit l’un des hommes.
— Un requin, ça boufferait n’importe quoi.
— Ils sont pires que des chèvres.
— Des pêcheurs ont trouvé des trucs passablement bizarres dans les estomacs des requins.
— Ouais. Je connais un mec qui a trouvé une montre.
— J’ai entendu parler de quelqu’un qui a trouvé une alliance.
— Un coffret à cigares imbibé de flotte.
— Un dentier.
— Une pièce rare qui valait une petite fortune.
— Tout ce qu’une victime peut porter d’indigeste, ça reste pile dans les intestins de la bête.
— Pourquoi ne pas remonter l’une de ces saloperies pour voir ce qu’il a dans le ventre ?
— Hé, ça pourrait être intéressant.
— On l’ouvre ici, sur le pont.
— Peut-être qu’on va trouver une pièce rare et devenir riches.
— Ou probablement juste un gros morceau de chair de requin fraîchement mangée.
— P’têt ben que oui, p’têt ben que non.
— Au moins, ça nous occupera.
— T’as raison. Ça a été une journée de merde.
— Irv, on ferait bien de gréer de nouveau l’une de ces cannes.
Ils se remirent à boire du whisky et de la bière.
Colin observa.
Jack prit le fauteuil, et deux minutes plus tard, il avait une prise. Le temps d’amener le requin le long du bateau, leur frénésie de nourriture avait cessé ; le banc s’était éloigné. Mais la frénésie à bord du Erica Lynn ne faisait que commencer.
Le père de Colin rechargea le 38. Il se pencha par-dessus le parapet pour extraire deux balles de l’énorme poisson.
— En plein dans la tête.
— Ça lui a écrabouillé sa putain de cervelle.
— Un requin, ça a un cerveau gros comme un petit pois.
— Comme le tien ?
— Il est mort ?
— Il bouge plus.
— Remonte-le.
— On va jeter un coup d’œil à l’intérieur.
— Et trouver cette pièce rare.
— Ou le dentier.
Whisky et bière.
Jack dévida tout le fil possible. Le requin mort cognait contre la paroi du bateau.
— Ce putain de truc mesure trois mètres de long.
— Personne n’arrivera à le hisser avec un simple harpon.
— Ils ont un treuil.
— Ça va être salissant.
— Ça peut valoir le coup si on trouve cette pièce rare.
— On aurait plus de chances de trouver une pièce dans ton estomac.
À l’aide de cinq hommes, deux cordes, trois harpons, et un treuil électrique, ils parvinrent à hisser le requin hors de l’eau et à le faire passer par-dessus le parapet arrière, puis ils lâchèrent prise une seconde avant qu’il n’arrive au sol et s’abatte sur le pont, où, à la surprise générale, il revint à la vie, à moitié en tout cas, les balles l’ayant blessé et étourdi, mais non tué. La bête se débattit sur le pont ; tous reculèrent d’un bond, et Pete empoigna un harpon, pivota et flanqua l’hameçon à la tête du requin, faisant gicler le sang sur plusieurs personnes, et les puissantes mâchoires claquèrent, essayant d’attraper Pete. Un autre homme se précipita muni d’un second harpon et enfonça la pointe dans l’œil du requin, tandis qu’un troisième se frayait un chemin dans l’une des blessures par balle ; il y avait du sang partout, de sorte que Colin pensa aux meurtres des Kingman, et tous les hommes en slip de bain furent tachés et zébrés de sang, et le père de Colin cria à chacun de reculer, et bien que Irv lui ait demandé de ne pas tirer en direction du pont, le père de Colin logea une cartouche supplémentaire dans la cervelle de l’animal, qui finit par cesser de remuer, et tous étaient complètement surexcités, parlant et criant en même temps ; ils s’agenouillèrent dans le sang, retournèrent le requin et lui ouvrirent le ventre avec le couteau à entrailles, la chair blanche résista un instant puis céda, et de la longue déchirure se répandit un tas de boyaux putrides et visqueux et de poisson à demi digéré, et ceux qui étaient encore debout acclamèrent tandis que les hommes à genoux barbotaient dans cette fange dégoûtante, en quête de la pièce rare et mythique, de l’alliance, du coffret à cigares ou des fausses dents, riant et blaguant, allant même jusqu’à se lancer du sang à pleines poignées.
Colin trouva soudain la force de bouger, déguerpit à l’autre bout du bateau, glissa dans le sang, trébucha, faillit tomber et reprit l’équilibre. Puis il s’écarta le plus possible des noceurs en allant loin à l’avant, se pencha par-dessus le parapet et se mit à vomir.
Le temps que Colin ait terminé, son père était là, le dominant, l’image même de la sauvagerie, la peau barbouillée de sang, les cheveux collés par le sang, le regard fou. Sa voix était douce, mais intense : « Qu’est-ce que t’as ? »
— J’avais mal au cœur, répondit Colin d’une voix faible. C’est tout. C’est fini maintenant.
— Putain, qu’est-ce que t’as à la fin ?
— Ça va bien, à présent.
— Essaierais-tu de m’embarrasser ?
— Hein ?
— Comme ça, devant mes amis ?
Colin le dévisagea, incapable de comprendre.
— Ils sont en train de se moquer de toi.
— Eh bien…
— Ils se foutent de toi.
Colin fut pris de vertige.
— Parfois, je me pose des questions à ton sujet, dit son père.
— C’était plus fort que moi. J’ai rendu. J’ai rien pu faire pour m’arrêter.
— Parfois, je me demande si tu es vraiment mon fils.
— Si, bien sûr. Bien sûr que oui.
Son père se rapprocha et l’examina, comme s’il cherchait à déceler les traits révélateurs d’un vieil ami ou du laitier. Son haleine empestait.
Whisky et bière.
Et sang.
— Parfois, tu ne te comportes absolument pas en garçon. On a l’impression que tu ne deviendras jamais un homme.
— J’essaie.
— Ah bon ?
— C’est la vérité, répondit Colin avec désespoir.
— Quelquefois, tu te comportes comme une pédale.
— Je suis désolé.
— Comme une saloperie de tantouze.
— Je voulais pas t’embarrasser.
— Est-ce que tu veux te calmer ?
— Oui.
— Tu le veux vraiment ?
— Tu en es capable ?
— Bien sûr.
— Vraiment.
— Évidemment.
— Alors fais-le.
— J’ai besoin d’une ou deux minutes.
— Immédiatement ! Fais-le immédiatement.
— OK.
— Calme-toi.
— Ça va. Ça va bien.
— Tu trembles.
— Non, je tremble pas.
— Tu vas retourner là-bas avec moi ?
— D’accord.
— Et montrer à ces mecs quel fils tu es.
— Je suis ton fils.
— Il faut que tu le prouves, fiston.
— Je le prouverai.
— Tu dois m’en donner la preuve.
— Est-ce que je peux avoir une bière ?
— Quoi ?
— Je crois que peut-être, ça m’aiderait.
— Aider à quoi ?
— Ça me remonterait.
— T’as envie d’une bière ?
— Ouais.
— Ah, voilà qui est mieux !
Frank Jacobs sourit et passa une main pleine de sang dans les cheveux de son fils.